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Ventes de livre : l'incroyable histoire de Tango parano

Il y a treize ans, une petite entreprise béarnaise descendait dans l'arène de l'édition indépendante. Après avoir édité quelques livres sporadiques, l'Atelier In8 inaugurait deux collections, d'un seul coup d'un seul, La Porte à côté (nouvelles), et la collection polar. L'Association Noires de Pau, complice de la maison sur ce coup-là, apportait en effet un roman noir, loufoque, et déjanté, d'un certain Hervé Le Corre.

 

L'écrivain n'est certes pas un novice. Il est édité chez Rivages, qui, précisément, a publié l'année précédente son fameux L'homme aux lèvres de saphir. Mais ce dernier débute encore sa longue course au succès. In8 y croit. L'entreprise va éprouver la construction d'une diffusion-distribution, découvrir les mécanismes de la vente d'un livre, avec ce gros roman de 300 pages. Elle tire, même pas peur, 2000 exemplaires, verse à l'auteur un a-valoir conséquent, met le paquet dans une jolie fabrication avec vernis sélectif en couverture, imprime de superbes dossiers de presse tous couleurs et les envoie à la pelle aux journalistes, monte un week end entièrement consacré à la fiction d'Hervé Le Corre, avec la Compagnie Bernard Lubat à Uzeste, en mai suivant. Et puis ? Et puis pschitt. Le livre est bon, l'auteur est invité dans des librairies et salons – effet d'aspiration de son Homme aux lèvres de saphir aidant. Mais voilà. L'éditeur n'est pas connu, les libraires sont timides, et en dépit de quelques-uns qui ça et là mettent le paquet pour faire connaître l'écrivain – Entre deux noirs à Langon, Mollat à Bordeaux – l'affaire tourne court. 13 ans plus tard, nous n'avons pas vendu la moitié du tirage... Pourtant, 2015, soit 10 ans après la première parution de ce livre, coup de théâtre. Elsa Delachair, éditrice chez Points Seuil, flashe sur cette histoire peu orthodoxe. Bien décidée à le défendre bec et ongles, elle l'inscrit au programme du Seuil pour une édition poche. Plus de 15 000 exemplaires vendus en moins de 2 ans, et quasiment aucun retour. Le texte est pourtant identique à la première édition, à la virgule près. Le sujet n'est ni plus ni moins à la mode. Que s'est-il passé ? Certes, le lectorat d'Hervé Le Corre s'est consolidé à la faveur de ses nouveaux romans, tous plus forts les uns que les autres. Certes, l'éditrice du Seuil s'est personnellement impliquée pour défendre ce livre, avec discernement et talent. Certes, le roman est paru au format poche, donc est accessible pour quelques 9€ lorsque le grand format In8 était à 19€. Mais l'écart des chiffres est vertigineux : nous ne jouons pas dans la même cour.

L'appareil commercial du Seuil est une machine de guerre. Librairies indépendantes, grandes enseignes, libraires en ligne, maisons de la presse, Relay et autres points de vente en gares et aéroports, en France comme à l'étranger, la toile est immense. Plus avant, l'histoire illustre bien le cercle vicieux de la diffusion distribution pour un petit éditeur. Vous poussez la porte de la librairie pour présenter votre roman ? « Hum... ça a l'air bien, je vais en prendre 2 exemplaires. Et pour les retours, on fait comment ? ». « Ah oui, mais c'est qui l'éditeur, les éditions... inuit ? Non, pas de comptez chez nous, ça va être difficile... » « On le référence dans la base client, comme ça si un client nous le demande, on vous le commande ! » « Oui mais ce qui serait bien, ce serait que vous ayez un peu de presse... » « Voyons, il s'est bien vendu ailleurs ? Je vais consulter les statistiques nationales sur datalib... » Bien sûr, il y a quelques libraires et quelques journalistes qui restent curieux et ouverts, et qui n'exigent pas au préalable la notoriété de l'éditeur pour se pencher sur une nouveauté. Bien sûr, il y a de belles histoires dans le commerce du livre, de gros succès qui s'emballent et qui supposent une, puis deux, puis trois réimpressions. Mais si elles sont belles, c'est qu'elles sont rares. Le commun, pour le petit éditeur, c'est la double peine, qui explique qu'à texte strictement égal, à qualité littéraire strictement identique, certains « passeurs » vous diront qu'il n'y a pas de lectorat, pas de marché pour ce livre, tandis que d'autres le travailleront en piles. Il faut une foi de charbonnier pour faire ce métier, et ne pas prendre comptant l'image de « petit » dont d'aucuns nous affublent. Ca tombe bien, nous, on y croit. Et des Tango, qui n'auraient pas existé pour les 15 000 clients de Points seuil s'il n'avait préalablement existé pour les 1000 d'In8, il y en aura d'autres.

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