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Spécial BBQ : Le Goût de la viande, la bombe de la rentrée

Gildas Guyot. Retenez bien ce nom : Gildas Guyot.
Sous ce patronyme tristement inoffensif se cache un écrivain qui déboulera dans la rentrée littéraire comme un chien dans un jeu de quilles. Le Goût de la viande est paru le 16 octobre.

Le manuscrit nous est parvenu à la fin de l'hiver, sans flonflon ni trompette. Dans la boîte aux lettres, une enveloppe Kraft parmi d'autres, barrée de ce nom si insignifiant qu'on le croirait piqué au hasard sur un Monument aux morts : sitôt lu, sitôt oublié. Pour Gildas, il en sera différemment.
À l'automne, lorsque paraîtra Le Goût de la viande, cela fera 13 ans que je suis éditrice. Ajoutez-en 13 de plus, vous saurez depuis combien de temps je lis compulsivement de la littérature, des classiques aux contemporains, en recherchant ce qui va me bousculer. Me happer. Me changer.
Autant de temps qu'il aura fallu attendre pour que Le goût de la viande me percute en pleine face. Qu'en deux paragraphes, il balaie la lassitude et le sentiment de déjà-vu qu'installe l'expérience, qu'il explose le cuir d'une lectrice endurcie, qu'il torpille une fille du « métier » qui a depuis longtemps perdu son innocence et qui s'émeut de moins en moins souvent – oui, je vieillis. Ajoutez 15 ans de librairie à ce portrait d'éditrice rompue, vous aurez le profil de Sylvie. Elle qui chaque jour compulse, parcourt, brasse des manuscrits, a la première posé ses yeux sur ce texte : dynamitée, également.
Je résume : deux femmes ont saisi ce texte nonchalamment : deux femmes au tapis.

 Le Goût de la viande ? Ça commence comme ça :
« Un étrange magma remplissait mon gosier. Rien de ce que j'avais pu avaler jusqu'alors, et de ce que je pourrais ingurgiter par la suite n'égalerait cette chose-là : c'était âcre et froid, métallique, trop salé, avec une pointe d'acidité, liquide mais pas assez, trop épais en fait pour glisser sur ma langue jusqu'au seuil de mon œsophage où l'absence de papille aurait pu me libérer, si ce n'était de sa consistance, au moins de son goût. C'était une chape grumeleuse et dégueulasse qui tapissait le moindre recoin de ma cavité buccale et comblait chacun des interstices de ma denture. Je n'en étais pas encore vraiment conscient mais c'étaient les sangs mêlés de mes frères d'armes. »

La caméra est installée dans la caboche de Hyacinthe Kergoulé, un jeune breton de vingt ans qui va nous faire vivre, sur 250 pages, son aventure hallucinée. Non pas dans le feu des tranchées, qui n'est que le point de départ. Mais, précisément, dans cette vie qui commence après. Lorsque notre homme, à l'armistice, s'extrait des boues de Verdun tel un zombie, et se met à marcher. Vers où ? Vers qui ? Le doute subsistera jusqu'à la dernière page du livre, final ébouriffant, et même au-delà. C'est une des grandes énigmes de ce livre : qu'est-ce qui diable carbure au fond de ce Hyacinthe ? Cet homme revenu du pire à vingt ans, qui ne semble plus jouir de rien, ce jeune qui a suspendu sa conscience et devient d'un opportunisme à tout crin, semble malgré tout porté par une force incommensurable qui lui permettra de survivre à tous les deuils, toutes les hontes, toutes les horreurs. Même les siennes.
Ce n'est pas un roman pour midinettes, mais un livre physique. Il faut avoir le cœur bien accroché, et l'épreuve vaut le détour. Nous vous proposons de découvrir ce livre par quelques newsletters comme autant d'amuse-gueules. Cette semaine donc, on vous offre l'incipit d'un roman qui ébranle les sens. Avec pour viatique le point de vue de Marcus Malte : « Le Goût de la viande touche au cœur de l'homme, c'est-à-dire : de la chair et du sang, et un brin de ce qu'on appelle l'âme. Démontre une fois encore qu'il n'y a pas de vainqueurs dans une guerre : pour celui qui l'a vécue, quel que soit son camp, l'avenir sera toujours derrière lui. »

« Un étrange magma remplissait mon gosier. Rien de ce que j’avais pu avaler jusqu’alors, et de ce que je pourrais ingurgiter par la suite n’égalerait cette chose là : c’était âcre et froid, métallique, trop salé, avec une pointe d’acidité, liquide mais pas assez, trop épais en fait pour glisser sur ma langue jusqu’au seuil de mon œsophage où l’absence de papille aurait pu me libérer, si ce n’était de sa consistance, au moins de son goût. C’était une chape grumeleuse et dégueulasse qui tapissait le moindre recoin de ma cavité buccale et comblait chacun des interstices de ma denture. Je n’en étais pas encore vraiment conscient mais c’étaient les sangs mêlés de mes frères d’armes.
Les uns après les autres, mes sens allaient renaître de leurs cendres. Après le goût, le second à me revenir fut l’odorat.
Ça sentait mauvais… Particulièrement mauvais… Ça schlinguait même.
Oui c’était le mot, ça schlinguait, une odeur lourde qui vous marquait l’esprit au fer rouge. Des effluves innommables s’accrochaient à vous, traversaient vos frusques, pénétraient vos chairs jusqu’à ce vous soyez vous-même devenu cette odeur. Jamais ceux qui avaient la malchance de respirer encore ne pourraient oublier ce mélange nauséabond de viandes mortes, d’eau croupie, de glaise, de poudre à canon et de traînées d’ypérite. Il aura simplement fallu qu’un filet de cet air vicié parvienne à se frayer une brèche jusqu’à mes poumons pour que je sois de ceux-là.
Alors je trouvai la force d’ouvrir les yeux…
La vue. Il faisait encore sombre mais je distinguais des formes malgré tout plus noires que le ciel et j’en faisais partie. Des hommes en tas. Ils semblaient apaisés. Pour eux, plus rien n’était grave. C’était juste fini. Sans doute avais-je perdu connaissance sous les kilos de bidoche qui me recouvraient et qui m’avaient sauvé.
Seule ma tête dépassait. C’est alors que je compris le goût, l’odeur. Ou devrais-je plutôt dire ces goûts et ces odeurs, en définitive, si logiques. Ils étaient ceux de la peur, ceux de la mort aussi, ceux d’une terre meurtrie, ceux de la viande surtout. Mais pas n’importe quelle viande, celle à qui il importe qu’à flot coule son sang pour qu’elle se sente vivante. De tous ces hommes, je ne connaissais ni nom, ni âge mais ce que je voyais, c’était que leurs chairs pourrissaient, de toutes manières, trop vite et trop tôt. Eux étaient avariés, moi, à peine un peu plus comestible. »

La suite à découvrir en librairie...

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