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Lavocam - de Jan Thirion

Nul besoin d'être sportif de haut niveau pour bien s'alimenter le matin. Corps et cerveau réclament leur carburant pour tenir jusqu'à midi. Sucres lents, protéines, vitamines. En plus, ceux qui sautent le petit-dèj, et il y en a, grossissent plus que les autres. Entendu à la radio.

Ce matin, je partage l'ascenseur avec la fille du dessus et son parfum floral indéfinissable. Elle a emménagé au quatrième en janvier. Je n’ai pas les cheveux secs. Tant pis. Je sais que c'est laid. Faut qu'elle comprenne que je ne peux pas cacher ma tignasse sous l'une des casquettes que j'emporte au boulot. Tant que les cheveux sont humides, rien sur la tête. Ce qui m'importe, c'est d'arriver propre et net à Lavocam. Je ne veux pas passer pour un type qui se néglige.

La fille du dessus travaille à l'Aérospatiale, je crois. Elle est aussi grande que moi dans son ensemble lilas. Mais moins décontractée que le samedi ou le dimanche. Après le bonjour, elle ne me regarde plus. Je ne suis pas son genre.

Elle, c'est l'Audi rouge bordeaux métallisé. Moi, la Panda blanche. On ne court pas dans la même catégorie. Je lui laisse la priorité. Je ne déclenche le chrono qu'au moment de franchir le portail de la résidence. Mon meilleur temps domicile-lieu de travail, c'est 19 minutes 34. Record établi en juillet dernier.

 

Je me concentre sur la route, sur le chrono et sur Coralie. Je vois son visage sur le pare-brise. Pas trop appuyés, les traits du visage adoré ne gênent pas la visibilité. Normal que je pense à Coralie. A chaque fois que je me rends au garage je pense à elle et mon cœur bat. A Lavocam, je la retrouve quand j'arrive. Elle travaille à la compta. C'est pour elle que je tiens à débarquer au garage propre sur moi. Ensuite, j'ai des excuses si je me transforme en Quasimodo qui sort du bain de boue. Je veux qu'elle sache que ma vraie nature, ma vraie personnalité, c'est quand j'arrive, pas quand je suis à l’ouvrage.

Coralie n'a pas l'allure bobo de ma voisine du quatrième. Ses yeux en amande valent bien toutes les Audi du monde. Je n'ai jamais été à l'aise avec les trop grandes et trop belles filles. Je les trouve crémeuses à force d’avoir ingurgité des tonnes de fromage blanc dans leur enfance pour avoir un corps parfait, mais moi, trop de lait me rend malade. Même le demi-écrémé je ne supporte pas.

J'ai les cheveux secs en arrivant au garage. 38 minutes 20 depuis la résidence. Chrono moyen. Un camion attend déjà son lessivage. Le patron discute avec le routier. Un malin, le patron. Probable qu'une partie de la cargaison transportée reste dans les locaux de Lavocam. Lorsqu'il s'agit de sardines ou de paquets de gâteaux, on en profite à la pause de midi. On en emporte parfois chez nous. Tant que la générosité ne touche pas son tiroir-caisse, le patron a le sens du partage.

J'aperçois Coralie. Elle se tient de l'autre côté de la vitre entre l'accueil et les bureaux. Une écharpe blanche autour du cou. Elle est avec Marie, celle qui parle trop, qui rigole trop, qui m'énerve. Quand elle vous regarde, on a toujours l'impression qu'elle se moque de vous. Tout est criard chez elle, au contraire de Coralie qui sait rester à sa place et se montrer élégante sobrement. Ce matin encore, je la trouve ravissante en jeans et pull noir, avec son écharpe autour du cou. Mais, j'espère qu'elle n'a pas attrapé un mal de gorge. Ce serait désastreux. On est mercredi, elle a besoin d'avoir les cordes vocales intactes. Ce soir, elle passe à la radio. Coralie anime une émission sur Occitania FM, une radio locale. Entre 20 heures et 20 heures 30, elle lit des livres aux auditeurs. En ce moment, c'est à dire depuis d'interminables semaines, elle lit l'histoire des Cathares. J'essaie de suivre, mais je n'y comprends rien. Les Cathares, je m'en fous. J'écoute la voix seulement. Au garage, à part bonjour et au revoir, on ne se dit rien. Au moins, à la radio, je peux croire qu'elle me parle. Si elle a mal à la gorge, je me demande comment elle va faire. Moi, il me serait impossible de lire à voix haute longuement. Dire trois phrases de suite, j'ai déjà du mal. A l'oral, je n'ai jamais été bon. Et comment on peut lire autant sans se tromper? Quand j'avais une angine, ma mère m'obligeait à me gargariser avec un jus de citron. Je proposerais bien ce remède à Coralie, histoire d'engager la conversation. Impossible. Il y a la vitre de séparation. Il y a Marie. Il y a les autres. Il y a Coralie elle-même. Et il y a moi surtout qui suis paralysé à l’idée de faire le premier pas.

Elle ne regarde pas vers ici. Difficile de saluer quelqu'un qui ne vous regarde pas. Elle écoute Marie, Marie Lexomil, comme l'appelle le patron, mais pas devant elle. Marie Lexomil, du nom du médicament qu'elle ingurgite à longueur de temps. Un jour, pour rire, le patron a dit que Lavocam refuserait désormais les convois de produits pharmaceutiques, surtout s'il y avait des cartons d'antidépresseurs, car Marie serait capable de détourner la cargaison. Sauf que maintenant le patron ne rigole plus depuis qu'elle a décrété qu'elle est spasmophile à cause des détergents qu'on utilise à Lavocam. Il paraît qu’elle veut être licenciée et obtenir une grosse indemnité. Ça me dépasse. Je n'entends rien à ces combines.

Marie est assise sur un siège à roulettes. Elle me voit. Elle rit et Coralie se tourne vers moi. Elle se met à rire aussi. Serrant les dents, je hoche la tête en guise de bonjour et je baisse rapidement les yeux. Je fonce au vestiaire où je retrouve Ben, mon équipier. Torse nu, il me tend la main. Il est moins costaud que moi. J’ai ma petite idée sur comment il récupère, lui. Je crois bien qu'il se shoote. Ce qui ne l'empêche pas de me demander d'y aller mollo avec les premiers camions du matin, le temps qu'il soit au diapason.

Je ne sais pas dire non. En double avec lui, je ne me fais pas d'illusions, je ne battrais jamais de record. C'est mieux, pour moi, de savoir que je me bats seul contre le chrono. Tout le monde n'a pas la fibre sportive. Je suis né avec un chronomètre dans le cœur. Ben, son truc, lui, c'est la littérature. Il veut être romancier. S'il travaille chez Lavocam actuellement, c'est, bien sûr, pour se faire un peu de thune, mais c'est surtout pour nourrir le roman qu'il est en train d’écrire. Il m'a parlé de vampires et de morts-vivants qui ne seraient pas de vrais vampires ni de vrais morts-vivants comme on l'entend habituellement. Les écrivains seraient des vampires, ils suceraient le sang des gens pour créer leurs histoires. Une fois qu'on retrouverait sa propre vie dans l'un de leurs livres, on deviendrait un mort-vivant. Je n'ai pas vraiment compris.

Il m'a dit : si je raconte dans mon roman ton existence, ce que tu fais comme boulot de merde à laver des camions chez Lavocam, je te vole ta vie, je suis un vampire et tu deviens un mort-vivant vide à l'intérieur, une page blanche. Tu comprends ? Non.

Moi, en dehors du boulot, je suis trop vanné pour faire autre chose. Je ne pense qu'à récupérer. Je ne sais pas comment se débrouillent les autres pour mener plusieurs choses de front. Ben et l'écriture. Coralie et Occitania FM. Le patron prend son pied avec sa collection de camions miniatures. Je crois qu'il est le président d’un club. Souvent, le dimanche, un salon du modélisme l’appelle au bout de la France, si ce n'est pas en Suisse ou en Belgique. Marie, son hobbie, c'est la spasmophilie, ou comment faire passer une gêne pour une maladie professionnelle et toucher le jackpot. Pascal, le jeune frère arriéré du patron qui travaille avec nous au rinçage, lui c'est un fondu de mangas. Il ne pige rien, mais il n'arrête pas de feuilleter ses illustrés. Derrière sa vitre, avec ses piles de bouquins, on croirait un chercheur à la bibliothèque universitaire. Il y a encore Lucas, un laveur comme moi, mais lui, ses jours de repos, il les consacrait à préparer des casses. On ne le savait pas, bien sûr. Depuis quinze jours, il est incarcéré à la prison de Muret. Un vol dans un entrepôt a mal tourné, il s'est fait prendre. Et moi, pendant ce temps-là, rien, je dors. Le temps libre, je le passe à récupérer.

C'est justement avec Lucas que j'ai établi ma meilleure perf de lavage de camion en double. En moyenne, on a dix minutes pour lessiver un camion, toit et châssis compris. Le record est de sept minutes trente.

Il est bon, Lucas. Il s'en donne. Il fait de la muscu. Ça aide. Brandir le Kärcher n'est pas commode, surtout plusieurs heures d'affilée. Je ne sais pas si le patron le réembauchera quand il aura purgé sa peine. De combien va-t-il écoper ? Le patron parle d'un an au moins.

Deux minutes suffisent à me transformer en super héros. Vieille casquette, lunettes de soudeur, combinaison verte, gants, bottes de caoutchouc. Ben, lui, ne se couvre pas la tête. Il assure que tout glisse sur son crâne rasé et qu'il ne craint pas l'eau qui mouille. A la longue le détergent lui bouffera le cuir. Quand il aura des croûtes, il ne pourra même plus se laisser repousser les cheveux. Il portera une moumoute.

A huit heures pile, on est dans la fosse de lavage, chacun à sa cuve, vérifiant le niveau, déroulant le tuyau, attrapant le canon et prêt à sulfater. Notre premier bahut s'appelle Calberson. Ecrit en gros dessus. Ben se charge du flanc droit, de l'arrière et du dessous, pendant que moi j'attaque côté gauche, plus l'avant et le toit. J'ai l'escalier métallique roulant qui peut m'élever de deux mètres pour mieux viser le dessus du camion. Faut être en forme pour grimper les marches avec le barda et tenir en équilibre là-haut en tirant la purée. Redescendre n’est pas plus simple. Comme ça crève à la longue, toutes les trois unités, on alterne. Grosso modo, les trois bahuts correspondent à un plein de savon. Dans cette fosse, on ne fait pas le nettoyage intérieur. On ne fait pas non plus de nettoyage-désinfection. C'est dans la fosse numéro 2 que ça se passe, là où les véhicules sont bichonnés à la brosse mécanique, puis aspergés de vapeurs bactéricides et fongicides. Le patron est aux commandes de ce poste de lavage complètement automatique. Il n'y a qu'à appuyer sur des boutons. Nous, on est trop cons pour appuyer sur des boutons.

Une fois terminé notre lessivage au Kärcher, on se replie pour laisser au soin du frangin la phase rinçage. Il douche le camion à l'eau froide, enlève le détergent corrosif au cas où il en reste à certains endroits de la carlingue. Lui aussi n'a qu'à appuyer sur des boutons, en demeurant à l'abri dans sa guérite. Je me demande ce qu'il doit comprendre à ses mangas. En tout cas, il a beau avoir le nez dedans, il fait bien ce qu'il a à faire. Il ne déclenche pas inopinément la douche pendant qu'on est à pied d'œuvre. C'est tout ce qu'on désire. La douche glacée, on s'en passe volontiers. Les deux minutes de rinçage nous permettent de récupérer. Ensuite, le chauffeur emmène son camion dans le tunnel de séchage. On gagne encore une minute avant qu'un autre bahut se présente, les jours de grand turn over.

Moi, Rambo. Toi, Terminator. On se croirait dans SOS Fantômes, outillés de lance-flammes. Calberson est le dragon à terrasser. Casquette à l'envers, j'ai un œil à travers la visière qui perfore le mur derrière, qui court jusqu'à la compta, qui s'arrête au pied de Coralie, une Coralie entièrement acquise à ma cause. Je suis son champion. Elle porte mes couleurs. Son écharpe blanche autour de mon bras. Je pars ainsi à l'assaut du camion en me disant, cette fois, mon vieux, tu vas faire la perf du siècle. Dans le Livre des Records, un paragraphe blanc attend qu'on y consigne mon nom. Le bruit de la cuve derrière moi et les vrombissements de mon canon, lorsque je balance le détergent, on dirait le grondement de la foule. Le public en veut pour son argent. Le public veut des exploits, des records, des souvenirs inoubliables. Des fois, le public fait la Ola. Ça ondule de tribune en tribune et ça fait le tour du stade. Le public scande mon nom. Il chante la Marseillaise. Vive la France. Frisson garanti sous ma combinaison qui ne reste pas longtemps imperméable. Le liquide vaisselle, comme on appelle notre détergent camion, rebondit sur la carrosserie et revient nous brumatiser. On s'en passerait.

Dans ma tête, je me dis que c’est chacun pour soi. Epreuve individuelle. Ben, comme les autres jours, est un adversaire qui change d'identité et de nationalité à chaque nouveau bahut. Durant l'épreuve je ne le vois guère. Il reste de l'autre côté, et au moment où j'attaque le dessus, il s'occupe du dessous. Quand je suis devant, il est derrière. Faut simplement ne pas se mettre dans la ligne de tir de l'autre. Une giclée de Kärcher à pleine pression, c'est un uppercut de Myke Tyson à la puissance dix. On traverse la fosse sans toucher terre. Je n'aime mieux pas penser à ce qu'il m'arriverait si le canon de Ben me dégommait lorsque je suis sur l'escalier roulant.

Les premiers clients du matin servent d'épreuves de sélection. Après la pause de midi, les trois derniers camions font office de quart de finale, de demi-finale et de finale. Je ne gagne pas à tous les coups. Je peux échouer sur le poteau, trop épuisé pour achever en beauté mon magnifique parcours, parce que j'atteins la plupart du temps la finale, ou sinon la petite finale, match des deux perdants des demi-finales. Gagnant ou perdant, de toute manière, je dois me taper l’ultime lessivage. Je n'ai pas de remplaçant. Pour Ben, c'est pareil, mais lui, à ce stade-là, il n'est plus Ben. Il est Japonais, Américain, Allemand ou je ne sais qui, en tout cas l'idole de son pays.

Sport, je l'ai toujours été dans ma vie. En classe, je me motivais en transformant devoirs et interros en épreuves sportives. J'ai fait collège et lycée professionnel, coureur à pied l'automne, skieur l'hiver et cycliste au printemps. Je respectais le calendrier des vraies compètes. Chaque copie qu’on me rendait me situait par rapport à mes adversaires. D'un point de vue strictement scolaire, je n'ai jamais été ce qu'on appelle un élève studieux. J'ai redoublé deux fois et je n'ai pas terminé ma terminale BEP ventes. A dix-huit ans, j'ai jeté l'éponge. On ne peut pas être bon partout. Malgré tout, dans l'ensemble, le bilan a été positif. Je consignais mes résultats sur des agendas que j'ai gardés, et que je consulte encore parfois pour me remémorer mes huit années de scolarité. Ça fait un agréable souvenir. J'ai tout de même glané cinq médailles de bronze, une d'argent et deux en or, plus une poignée de places de finaliste dans les huit premiers. Mon grand exploit date de ma troisième, quand j'ai remporté Paris-Roubaix, en obtenant 7,5 sur 20 à l'interro de maths du brevet blanc, la grippe ayant fait des ravages. Les meilleurs étaient absents. Statistiquement, ma seconde quatrième fut ma plus belle saison. Au classement ATP annuel, je décrochai une magnifique dixième place. Sur les tablettes ne demeurent que les résultats. Nous n’étions que douze dans cette classe de rattrapage.

Après le lycée, j'ai continué mes activités sportives virtuelles, et toujours au plus haut niveau. J'ai fait les championnats de manutention dans divers entrepôts. J'ai fait le Raid Gauloises à l'ANPE, une saison d'aide-magasinier indoor dans la boutique de primeurs où ma mère s'approvisionne, puis de l'intérim, en tant qu'équipier de luxe sur des chantiers d'usine dans la région. J'ai refait le Raid Gauloises à l'ANPE, puis durant dix jours, l'an dernier, j'ai participé au trophée Lancôme du meilleur déménageur, juste avant mon lumbago. Après le repos forcé et une nouvelle période de chômage, Lavocam m'a repéré et m'a fait signer un gros contrat de transfert. Je devais sauver l'entreprise et lui permettre d'accéder à la Ligue des Champions. Je me suis défoncé pour revenir à mon plus haut niveau. J'y suis arrivé, en m'entraînant jour et nuit, et, sans me vanter, je peux affirmer qu'aujourd'hui on me connaît et on me respecte dans le monde entier. Grâce à moi, en plus d'avoir intégré la Ligue des Champions des laveries de camions, Lavocam caracole en tête du championnat national. Je suis le Pelé, l'Eddy Merckx, le Björn Borg, le Cassius Clay du canon à eau. Je collectionne les trophées et les talents d'or. On parle de moi pour allumer la flamme des prochains Jeux Olympiques.

Après Calberson, on nettoie un camion de livraison Fraikin, puis un camion réfrigérant Roquefort Société, puis un car des Courriers du Sud-Ouest, puis ça continue comme ça, à raison d'un véhicule toutes les treize à quinze minutes, jusqu'à midi, heure de la pause. La maison fournit le casse-croûte à base de produits négociés par le patron avec les transporteurs de denrées alimentaires. Certains jours, on en est de notre poche, faut commander au McDo du coin ou au chinois un peu plus loin. Avec l'énergie qu'on dépense à astiquer les carlingues, impossible de faire l'économie d’un repas. Notre ration de sucres lents est essentielle pour reprendre le collier jusqu'à quinze heures. Les bahuts de l'après-midi s'avèrent toujours plus difficiles à briquer, du fait qu'on est forcément moins costauds qu'aux premières heures. On a mal partout. On en a marre. On voudrait tuer le patron et filer avec la caisse.

Après les poules de sélection du matin, ça va de soi, on passe à la vitesse supérieure avec les finales. Faut vraiment être féroce pour continuer la bagarre. Sélection naturelle. Les plus faibles physiquement sont éliminés. Les meilleurs demeurent. Ils peuvent toujours se dire qu'à défaut de l'emporter ils font partie au moins du dernier carré d'as. C'est déjà ça, mais l'après-midi, les qualifiés savent que participer ne suffit plus. Plus de repêchages. Désormais, chaque manche signifie la mort pour l'un des adversaires. Moi, j'aime ça, je me persuade que j'aime ça, craindre de chuter et en même temps avoir les crocs.

La pause me permet de changer de combinaison et de casquette. Je mange au sec comme ça. C'est bon de sentir les muscles endoloris se décontracter, et aussi de ne plus entendre le boucan des pompes et des canons à eau. J'avale des bouts de roquefort avec des chips sans me soucier de ce qui tombe, puisque Rocco, le setter du patron, fait le ménage. Je n'écoute pratiquement rien de ce qui se dit. Je reste concentré sur la compétition. J'analyse les épreuves du matin. Froidement, je relève mes faiblesses. Je m'engueule comme un coach pourrait m'engueuler. Je mets au point quelques tactiques capables de me permettre de l'emporter sur mes prochains adversaires.

Mes autres préoccupations vont à Coralie. Je l’imagine revenir de La Jonque d'or avec des rouleaux de printemps pour moi, pour décupler mes forces. Ses yeux bridés trahissent ses origines asiatiques. Je ne sais pratiquement rien d’elle. Il m'arrive de lui parler quand elle lit l'histoire des Cathares sur Occitania FM. Evidemment, elle ne m'entend pas, sinon je n'oserais pas.

Le patron siffle le début de la deuxième mi-temps. C'est reparti pour un tour. Les rois du canon à eau redescendent dans l'arène. On vaut tous les pompiers du monde accrochés à leur lance à incendie. Dès la reprise, je sens que Ben n'est pas dans la cadence. Il a du mal à se remettre au boulot. Il a oublié de recharger sa batterie avec ses pilules spéciales, ou sa poudre magique. A cause de lui, le premier véhicule de l'après-midi nous demande un bon quart d'heure.

En huitième de finale, le combat prend une autre dimension. On gagne ou on perd. A la moindre défaillance, la sanction tombe, c'est l'élimination. L'adversaire ne fait aucun cadeau, puisqu'il s'agit désormais d'une question de vie ou de mort.

Mais je tiens le choc, avec un camion Intermarché dans les pattes. Je m'en sors, souffle coupé, jambes sciées, bras en compote. Mon adversaire en face était particulièrement coriace, un Cubain sous les traits fatigués de Ben. Les Cubains sont pugnaces, mais moi, je le suis davantage. En voilà un que je renvoie dans son île. Heureusement, l’amateur de mangas prend son temps avec le rinçage. Je peux souffler et récupérer. Ben en profite pour changer de masque, de dossard et de nationalité.

En quart, j'ai toute l'Angleterre contre moi. Ils sont légions sur les gradins de Wmbledon. Ils sont chez eux et savent donner de la voix. Le camion Spanghero, je le décape comme un dieu. Jeu, set et match. C'est moi qui l'emporte. A bibi la demi-finale et la place dans le dernier carré d'as. Je sors du stade sous les huées du public. Les soixante mille chauvins frustrés de Wimbledon veulent lyncher leur chouchou de Manchester. En fin de compte, le seul qui consent à me féliciter, c'est le chauffeur enfermé dans sa cabine avec son journal et son sandwich. Un hochement de menton dans ma direction. A traduire par le meilleur l'a emporté, et, bonne chance pour la suite.

Je vais en avoir besoin, sacrément besoin. La demi-finale promet d'être rude. Je tombe sur la terreur des stades qui truste les titres internationaux depuis sa première apparition dans une compétition universitaire. C’est un colosse japonais. Il est le sportif le mieux payé du monde. Moi, j'ai toujours mis mon point d'honneur à refuser les contrats juteux. Je ne suis pas un cannibale du pognon et je préfère ma liberté. Un CDD plus les heures sups payées en RTT ou au black me suffisent largement. Je ne suis dépendant d'aucun sponsor. Je m'entraîne quand je veux, où je veux. Je cours uniquement pour faire tomber les records et pour voir mon nom gravé sur les saladiers d'argent. Comme disait Papa, grand spécialiste en tout, c'est la faim qui pousse l'homme à se surpasser, tandis que le coq au vin s'endort sur son bouquet de thym et de laurier. Précepte qu'il a enseigné à Maman quand il est parti définitivement de chez nous avec les meubles, en vidant le compte épargne. J'avais onze ans et je rentrais au collège pour la carrière sportive que l'on sait.

Un regard méchant de ma part au semi-remorque qui attend. Ben grimace. Les semi-remorques compliquent notre tâche. Ils ont plus de surface et des angles difficiles à atteindre. En observant Ben se déplacer en canard comme un petit vieux voûté, je me dis que je ne dois pas être loin de lui ressembler. Quelques heures de Kärcher à plein régime valent bien une longue maladie pour transformer un culturiste en loque humaine. Bon, assez de lamentations, la foule gronde, la foule veut son spectacle. Je m'avance, canon en avant, mais, dès le prologue, je sens que je ne suis pas à la hauteur. J'ai la tremblote. J'ai les pieds qui glissent. Je suis sur la défensive. Je suis obligé de contrer, alors qu'à ce niveau un match se gagne en attaquant. C'est le Jap qui dirige les opérations. Il me prend de vitesse dans tous les compartiments du jeu. Plus il trouve confiance, plus je me désunis, et je finis par faire une faute involontaire, ce qui me vaut un avertissement. Je peste après l'arbitre. Je crache par terre. C'est mauvais signe. Dans ma tête, j'ai déjà perdu. Ippon ! Je ne l'ai pas vu venir. Juste au moment où je m'apprêtais à attaquer capot et pare-brise.

Une fois que je sais que je suis out, je laisse filer. Je fais le dessus du semi-remorque en arroseur du dimanche. On torche donc ce poids lourd en plus de vingt minutes. Record de la journée battu, mais à l'envers.

La finale me passe sous le nez. On ne peut pas gagner à tous les coups. Pour l’honneur, tout de même, je dispute la petite finale, mais je suis cassé. Forcer pour un objectif qui n'en vaut pas la peine risquerait de m'handicaper pour la suite de la saison. Je tiens à rester intact, afin de prendre ma revanche le plus rapidement possible. Demain, en l'occurrence, car demain, jeudi, on remet ça. Alors à Ben le bronze, la troisième marche du podium, le bouquet, le baiser des demoiselles qui font tapisserie, la peluche du Crédit Lyonnais, sponsor de l'épreuve, la poignée de main du Ministre de la Jeunesse et des Sports et à moi la médaille en chocolat attribuée à la plus mauvaise place, la quatrième. Je m'en fous.

On retrouve les vestiaires. On se déshabille. On se sèche. En sortant derrière Ben, j'ai l'impression de suivre son arrière-grand-père. J'avance sur des œufs de serpent, plein d'aiguilles à tricoter à travers le corps. Ma douleur connaît par cœur chacun de mes os par son nom scientifique. Je n'ose pas me retourner vers les fenêtres des bureaux, et pourtant j'aimerais tant échanger un regard avec Coralie. Est-ce qu'elle nous observe ? Je n'en sais rien. Ben dit quelque chose, à moi ou au bâtiment. Il dit peut-être au revoir à Lavocam, à demain. Je ne cherche pas à comprendre. Je fais oui de la tête. Mes oreilles sont encore de la chair à marteau-piqueur. J'emporte le bruit de nos appareils de nettoyage. La nuit et le sommeil finiront par en avoir raison. Sur le chemin du retour, je n'ai plus à cœur de battre des records.

Je rentre chez moi au radar. Je tiens debout, je me demande encore comment. Quelqu'un d'invisible, ange gardien ou capitaine de route, a conduit ma voiture à ma place. Je m'appuie sur lui pour monter dans mon appartement. Je m'affale sur le canapé. Je ne sais pas si je dors. Coralie et les Cathares débarquent à vingt heures et des poussières. Il ne s'agit pas de les louper. Mon esprit embrumé me les montre comme huit rameurs en file indienne sur leur bateau dans une compétition d'aviron, Coralie avec le rôle du barreur à l'avant. Les huit rameurs tournent leur regard vers moi. Ils me fusillent de leurs yeux en amande. Des Asiatiques. J'aurais dû me douter que les Cathares avaient, comme Coralie, du sang chinois et que l'occitan était une langue extrême-orientale.

Le bruit que j'entends ne provient pas des huit paires de pelles qui frappent l'eau du bassin de course. Ce qui me réveille arrive de la porte d'entrée. On tambourine. Quelqu'un se tient sur mon paillasson. Je m'étonne. Les visites sont rares, surtout le soir.

J'ouvre. J'ai l'impression d'un miroir. Je suis en boxer et marcel gris. Celle qui me fait face porte un short et un débardeur gris également, mais sans logo publicitaire comme le mien. La fille du dessus au parfum floral indéfinissable me sourit et me demande si elle ne me dérange pas. Elle a un problème avec la porte de son four électrique qui s'est coincée. Si je pouvais monter la dépanner, ça lui éviterait d'attendre demain pour téléphoner à un réparateur, et, surtout, elle pourrait manger son clafoutis qu'elle me propose de partager avec moi pour me remercier.

J'oublie les Cathares, Coralie, ses yeux en amande et mes douleurs. La fille du dessus s’appelle Ludivine. On grimpe l'escalier quatre à quatre, elle devant, moi derrière, en petite tenue, comme des athlètes de lutte gréco-romaine prêts à en découdre.

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