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Avenue de la mer

Michèle SALES / Collection Alter & Ego

[Bio / Biblio]
Née en région parisienne en 1947, Michèle Sales vit près de Bordeaux depuis 1970 et continue de s’y promener ...
Paul et elle. Un été au bord de la mer, de la Manche. Juste un flirt ou la naissance de l’amour, la naissance de l’autre dans le cœur…
Un été, une surprise : ce qu’on partage, que l’on ne savait pas encore partageable.
Un été, l’expérience de la perte. De l’écriture pour plus tard, de la lecture pour toujours.
Et Marguerite Duras aux Roches Noires, avec ses héroïnes qui ont tout oublié, qui ont tout fait comme si, et qu’un jour le passé rattrape.
Avenue de la mer.
C’est ici que les histoires commencent à ressurgir d’avoir trop regardé avec elle ce bleu derrière une vitre.

Isbn : 978-2-916159-60-7
Prix : €12.00
Auteur : Michèle SALES
Genre : Roman
13x24 cm / 112 pages
/ parution : Octobre 2008

Avenue de la mer, L'humanité, octobre 2008

Le souvenir et Marguerite

Il serait regrettable que ce roman, publié par une jeune maison à la réputation d’exigence, passe inaperçu dans la masse des publications de la rentrée. Car Michèle Sales nous propose un texte qui combine remarquablement la mémoire personnelle et la mémoire littéraire, sans pour autant se contenter d’organiser leur rencontre. Faisant de cette matière une œuvre singulière, en laquelle s’affiche le lien de nécessité entre la littérature et la vie. Si l’on sent ce roman longuement mûri, si la langue s’y présente extrêmement travaillée, l’auteur évite l’écueil habituel dans ce genre d’entreprise: le trop-plein et la surécriture. Michèle Sales a su ici écrire juste et à la bonne distance. Le roman remonte au début des années soixante, quand celle qui raconte était une adolescente en villégiature dans une cité balnéaire proche d’un estuaire. Un bref paragraphe d’ouverture, en phrases courtes comme autant de minuscules réglages, permet la mise au point de la focale. De premières images viennent. Les marées montantes et descendantes à l’embouchure du fleuve, les quais, les terrasses et les boutiques, puis à chaque fois l’arrivée par le train. Il est aussi question des anciens pêcheurs repoussés par les plaisanciers. De la ville d’avant maintenant effacée par le tourisme. D’un autre estuaire moins visible: l’estuaire du temps. On ne sait pas encore vraiment où l’on se trouve, à l’embouchure de quel fleuve, mais à certains détails l’on subodore déjà la côte normande. Un lieu qui pourrait être Deauville ou Cabourg, ou peut-être encore Trouville. La narratrice ajuste sa vision, commence de laisser deviner les arrière-plans de son récit. Dans une ambiance mêlée de précision du souvenir et de discrète suggestion. Mettant déjà le lecteur en alerte. On ne s’approche pas de Cabourg ou de Trouville sans mettre aussitôt en route la mécanique du souvenir littéraire. Flaubert, Proust, Sagan, Duras. Tous donc voisinant sur la «côte de grâce», le toponyme inventé par cette Françoise Quoirez, qui emprunta comme de juste son nom de plume à une princesse nichée dans l’œuvre de l’asthmatique du Grand Hôtel de Cabourg. Cet été-là, on écoutait ensemble Salut les copains. Avait-on lu Bonjour tristesse? Pas si sûr. Mais la narratrice se rappelle un garçon avec lequel elle parcourait les environs à pas rapides. Comme si l’un et l’autre cherchaient à n’être pas rattrapés par une réalité qui entre eux se précisait. Cet été-là on marchait certainement sous les Roches Noires, puisqu’on passait ses vacances à Trouville. On l’a su entretemps. Une petite dame qui écrivait des romans y faisait un premier séjour. Elle avait fait déjà paraître une dizaine de livres, mais le plus gros de son œuvre restait à venir. La narratrice plus tard les lirait. Tous. Les relirait sans cesse. Elle se marierait, aurait des enfants, une profession. Le garçon de la plage et des promenades avait pour sa part tôt choisi de sortir définitivement du jeu. Le voici faisant retour, dans ce texte, en même temps qu’une foule de sensations, que des images laissées là par le reflux du temps. Mêlées aujourd’hui à d’autres impressions, à l’autre vécu apporté par la lecture des livres. Le temps de Trouville n’est pas ici un temps retrouvé, même si Proust y tient sa partie. C’est un temps réinventé, dans lequel Marguerite Duras, la petite dame des Roches Noires, fait son apparition. Pour prêter son regard à la narratrice, sa vision de la mer et de la côte, des relations entre les êtres. Peu à peu le texte de Michèle Sales dévoile ainsi sa consistance complexe. Non pas exercice de style, mais restitution d’une dynamique d’entremêlement des livres et de la vie qui place la littérature radicalement à part dans le champ des productions artistiques. L’oublierait-on, que l’écriture sans discontinuer nous le rappellerait. Glissant d’un temps dans un autre, superposant les images. Telle celle du père que les enfants jouaient à recouvrir de sable sur la plage. Celle plus tard des poignées de terre jetées sur son cercueil. Montées l’une à la suite de l’autre. L’émotion est ici continûment présente, mais contenue. Cette beauté-là n’est pas gratuite. C’est ce qui donne à ce petit roman sa considérable vigueur.

La chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun

Avenue de la mer, Claudine Galéa

Fantômes

Michèle Sales publie "Avenue de la mer", un récit hanté par l'amour et les héroïnes de Duras, dans une nouvelle collection Alter & Ego chez L'Atelier In8. C'est une ville sur la Manche, une station balnéaire dans la baie de la Seine. Ou plutôt deux villes, séparées par un estuaire. L'une est connue, archi-connue depuis qu'une certaine MD y séjourna, en fit l'horizon de plusieurs histoires, pleines d'enfants, d'amants, d'yeux bleus, de cheveux noirs. Michèle Sales rouvre la porte des Roches Noires et tourne la page. Elle dit "La Manche" quand Duras disait "L'Atlantique", elle dit que les écrivains ne volent ni votre pays ni votre imaginaire, mais vous rendent au désir de regarder et de raconter ce que vous avez vu à l'abri de votre enfance, de votre mémoire, de votre langue. "Avenue de la mer" est l'histoire d'une bande de copains au milieu des années 60. Sur la plage, ils écoutent Johnny, Sylvie, Françoise, Eddy… Ils vont jusqu'à Cabourg à pied en longeant la mer. La narratrice a un amoureux, Paul, un garçon aux yeux bleus, lecteur de Proust, autre hôte des lieux. Elle s'intéresse plutôt aux jeans dans les nouvelles boutiques de modes, avenue de la mer. C'est l'année de Pierrot le fou, de l'amour de Paul, des lettres enflammées dont la narratrice ne veut plus. Du garçon, devenu muet, et, un peu plus tard, pendu. Écrire sur le corps mort de l'amour, comme l'a dit Duras, Michèle Sales s'y refuse. Un temps. Et puis y vient. Devient écrivain. Alors, une étrange marée remonte, faite de souvenirs et de fantômes. Duras et cet amour d'adolescence hantent les lieux. Le temps et la littérature prennent leur liberté : "C'est ici que les histoires commencent à ressurgir d'avoir trop regardé avec elle ce bleu, derrière une vitre". Écrire est une forme de vérité même quand on ment. C'est le paradoxe de la littérature. Ce garçon s'est-il pendu ? Ce n'est pas sûr. Qu'est-ce qui l'est ? Ce qu'on écrit. "Je regarde la mer et je suis seule. Seule au bout d'un moment, il y a quelque chose qui chante", écrit Michèle Sales. Alors, de cette solitude enchantée, c'est à dire merveilleuse et effrayante, arrive un livre.

Avenue de la mer, Calounet, novembre 2008

Ce court et beau roman ouvre la collection "Alter & Ego" de l’Atelier in8 qui s’apparente de loin à "L’un et l’autre" dirigée par J-B Pontalis chez Gallimard. Chouette, la famille des textes singuliers s’agrandit ! Espérons que les lecteurs curieux aimant partager les surprises seront au rendez-vous. Titre attirant, couverture au design moderne tout d’ombre et de lumière. Bonne prise en main de l’objet livre de forme rectangulaire. Présentation soignée, typographie simple, mise en page aérée. Et… une belle écriture, émouvante, que je découvre avec bonheur. Le titre vous met sur la voie et vous ne serez pas étonnés que l’eau soit au centre, autour, partout dans ce livre comme dans ceux de Marguerite Duras, figure tutélaire, destinataire et complice de cette histoire légère. Légère dans la forme car sur le fond, elle poisse, envahit la mémoire de la narratrice qui cherche, comme Duras, à se défaire des choses englouties. Comment y parvenir autrement que par l’écrit, ce refuge. C’est ce que Michèle Sales démontre en nous contant une histoire où l’on se souvient des bleus douloureux qu’elle s’efforce de polir pour ne garder que le beau des mauvaises passes. Et son texte l’est terriblement, malgré les corps et âmes blessées qui tentent, dans leur fragilité d’enfant, d’adolescent, d’adulte, de colmater les brèches. Les blessures sont multiples, insidieuses ou franches, de surface ou profondes. La cicatrisation plus ou moins longue. Les regrets risqueraient d’être éternels si l’amitié, l’amour et l’envie de vivre pleinement malgré les ombres ne guidaient ce roman où les mouettes rient dans les tourbillons du vent de mer, où quelques jeunes filles en fleurs offrent leurs corps aux vagues à deux pas d’un garçon meurtri plongé dans Proust. C’est le temps de l’innocence, des premiers risques, premier amour, premières lectures, première perte, le temps de l’apprentissage de l’écriture. « Ce sont seulement des instants, des passages, des rencontres, de grandes plages lumineuses, des ciels, des phrases justes. » Précisément, et ces spots éblouissent de clarté, nous placent au centre d’un espace hors cadre venté, frais et léger, agréable à regarder. Les images à peine évoquées attirent vers une zone intime, personnelle et littéraire car le lecteur se projette dans ces pages ouvertes qui racontent l'histoire d'une passion écrite dans « l'amitié » de Marguerite Duras, dans sa proximité tant physique que littéraire. Une proximité singulière car tenue à distance, à l'écart. Étrange et fascinante atmosphère ! Le langage est imagé, élégant, poétique et si juste… : « Je pense à l’écriture. Je ne sais pas faire le rapport entre ce que je vois et ce que vous voyiez. Il y a trop de choses, trop de bruit. Votre pensée flotte au-dessus, votre regard porte plus loin, vers les zones vierges et vides découvertes par les marées. Les zones de la mémoire. » Vous entrez doucement dans une zone de turbulences où tout se joue en finesse, en un délicat brouillage entre l’intime et l’imaginaire où la fiction et la réalité finissent par ne faire qu’un. Ce texte me semble aussi transparent qu’une eau de rivière par temps de brume. Elle vous glisse entre les doigts. Vous ne pouvez l’attraper, la cerner, elle échappe mais procure cette sensation de fraîcheur et de chaleur, un bonheur inscrit dans le creux des mains, dans les lignes de vie. « Je voulais, Marguerite, vous dire quelque chose sur le bonheur. Je voulais mais je ne suis pas sûre ». Il éclabousse les non-dits et le soumis, et les limites dépassent allègrement la ligne d’horizon. Le grand large appelle. On l’entend. On y est. On le partage. On le franchit. On se souvient. On fuit le vide, le rien, tout occupé à être vivant. Michèle Sales nous installe si curieusement sur cette plage de la Manche qu’on l’écoute avec attention. Comment ne pas être conquis par cette promenade à travers les âmes, cette flânerie au cœur des lettres et jours passés qui restent présents une fois le livre refermé. De l’iode sur un grain de sel, voilà le goût persistant que cette Avenue de la mer laisse sur ma plume admirative.
Pascale Arguedas