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"Rose royal" au théâtre

Anne Charrier incarne une version incandescente de l'héroïne de Nicolas Mathieu, dans une mise en scène de Romane Bohringer. Créé à Avignon, le spectacle se joue au Théâtre des Champs Elysées jusque fin décembre. [rencontre]

1h15, c'est le temps qu'on passerait à boire un verre avec une amie au comptoir d'un bar quelconque. Ici, c'est le temps qu'il faut pour voir l'appétit de vie d'une femme pétillante se fracasser sur le mur de la violence masculine. « Rose Royal » est créé à Avignon avant de s'installer à la Comédie des Champs Elysées à l'automne. 

Josée Guellil : Anne, vous êtes à l'origine de cette création. Vous avez eu un coup de cœur pour le texte de Nicolas Mathieu. Dans quelles circonstances avez-vous découvert ce livre, et qu'est-ce qui vous a touchée ?

Anne Charrier : On m'a offert ce livre, à la veille de mes cinquante ans. Cette proximité de Rose avec moi, ce fut une évidence immédiate. Non que j'aie eu la même destinée, mais des Rose, j'en ai connu plein autour de moi, et aujourd'hui encore, Rose, je la rencontre sans cesse... Et comme elle, il est arrivé dans ma vie que je ressente cet état particulier, dans une situation amoureuse, cette tension entre l'envie de séduction, une séduction coupable, et le vibrant désir de liberté.

Josée G. : Et vous Romane, vous aviez lu Rose Royal ?

Romane Bohringer : C'est une aventure très étonnante que ce spectacle. Je n'avais pas lu Rose Royal. Je n'avais jamais travaillé avec Anne - je l'avais déjà vue jouer, bien sûr, mais nous ne nous connaissions pas. Surtout, c'était la première fois que quelqu'un venait me voir avec un objet très personnel entre les mains, un projet extérieur à moi. Et voilà ce qui m'a émue : l'engagement de Anne dans ce texte. Pas pour ce texte, mais dans, dedans. Quand on est comédien, on se laisse généralement façonner par le désir des autres. Là, il se passait autre chose. Un peu comme cela se passe pour Rose au début du livre : une femme pleine d’énergie, lucide, très libre, qui veut faire prévaloir son désir et son appétit de vie.

Josée G. : Anne, vous avez signé l'adaptation vous-même, avec Gabor Rassov. Dans sa novella, Nicolas Mathieu nous raconte cette histoire de l'extérieur, par le biais d'un narrateur qui les observe. Rose et Luc sont les personnages d'un ballet tragique que l'on voit évoluer dans une danse du désir et de la violence. Or dans la pièce, c'est Rose qui s'adresse à nous, directement. Pourquoi ce choix de la première personne ?

Anne Charrier : En lisant ce texte, c'est la voix de Rose qui parvenait à mes oreilles. C'est un peu mystique peut-être comme approche, mais c'était ça : je lisais le texte, et j'entendais Rose qui me parlait, avec une proximité vertigineuse, totale, comme une amie se confie autour d'un verre, un soir, dans un bar. Effectivement, il a fallu faire un travail important sur le texte, écrit dans une langue magnifique - Nicolas Mathieu a le sens de la formule. Avec Gabor, nous devions le transcrire pour qu'il devienne non seulement oral, mais plus encore : quelque chose de l'ordre de la parole immédiate.

Josée G. : …donc une femme qui dit « Je », et un seule en scène... Vous brûlez les planches sans que ne paraissent les autres personnages. Ni Luc, ni Marie-Jeanne.

Anne Charrier : Ce n'était pas du tout prémédité de ma part ! Je suis plus habituée à la troupe, à la joute, à ce qui naît dans le collectif, lorsque l'énergie se régénère sur le plateau, dans l'échange entre comédiens. Mais ce texte, et Rose, me sont tombés dessus en quelque sorte, et ce seule-en-scène s'est imposé dans une forme de nécessité.

Josée G. : Romane, le seul en scène, vous connaissez. Vous en avez joués, vous en avez mis en scène. Dans cette création, qu'est-ce qui a été central pour vous ?

Romane Bohringer : Ma priorité, ce fut de créer un espace dans lequel Anne pourrait se déployer. Il fallait installer sur le plateau une géographie mentale. Le roman de Nicolas Mathieu évoque beaucoup de lieux très signifiants : le bar, la maison, la chambre, le restaurant... Mais quand vous les représentez au théâtre, leur matérialité peut les vider de leur sens en les rendant accessoires, anecdotiques, plats. Il a donc fallu les déréaliser, en s'appuyant sur la langue, pour les faire exister tout en conservant leur charge symbolique.

Anne Charrier : Romane m'a d'abord fait travailler sur le corps, la manière de prendre l'espace, les lignes, les façons de se mouvoir, les déplacements. Elle voulait créer sur scène une circulation, qui traduirait l'énergie de Rose et la dynamique du texte.

AC 2 crédit Francois FontyAC 3 at frany ois fonty

Josée G. : Dans ce texte, Nicolas distille aussi des sortes d'objets transitionnels, très éloquents, des indices que l'on peut saisir rétrospectivement, autant de cailloux qui balisent la destinée tragique de cette femme. Je pense au lit, au collier, à l'alcool, au pistolet... Vous utilisez aussi cette ambivalence des signes...

Romane Bohringer : Très juste. Les objets sont ambigus, et cette ambiguïté justement est mortifère, car elle trompe, elle brouille la lucidité de Rose. Dans la pièce, le sens des objets se métamorphose à mesure que se déroule la mécanique tragique... Comme l'histoire de Rose, qui passe d'un état amoureux enivrant, un conte de fée presque, à un enfermement et une violence radicale. Tout était déjà là, finalement, sous nos yeux... Les meubles couverts de draps blancs, par exemple, évoquent les mariages, la virginité, l'innocence, le début d'une belle histoire. Mais à la fin du spectacle, on songe plutôt à ces maisons abandonnées dont on a couvert le mobilier, ou aux liens qui viennent enserrer les tissus, museler.

Josée G.: Cette tension tragique, Anne, vous la portez seule sur vos deux épaules, avec brio, une rage de vivre traverse la pièce du début à la fin... Et c'est ce que ressent le public : une femme attendrissante, mais impressionnante d'énergie, de volontarisme, qui ne veut plus se laisser mener... Un corps qui désire, qui enregistre la violence des hommes, et qui décide de ne plus subir, se dresse contre cette violence. Cela suppose d'investir une énergie dingue à chaque fois que vous montez sur scène, non ?

Anne Charrier : Oui, une énergie dingue, d'autant que Rose est très vivante ! Elle est à la fois très banale - c'est madame tout le monde - et pimpante. Elle a un peu de bouteille, de lucidité, elle veut vivre une histoire d'amour et elle sait que ce n'est pas toujours sans violence, donc elle s'est armée pour aller vers la vie. Elle a du bagout, elle est bonne vivante. Ce n'est pas une ambitieuse, mais une femme pleine d'appétit de vie.

Romane Bohringer : Anne sert parfaitement ce que Nicolas Mathieu a engagé dans le texte en empruntant au thriller. La tension dramatique de ce genre narratif, la dimension captivante, haletante de l'histoire, aide à entrer en empathie avec le personnage. On s'attache à Rose par l'aimantation, l'addiction provoquée par le déroulé de l'histoire et, entraîné par le tempo, on est petit à petit témoin des endroits où la fragilité s'immisce de nouveau, comme une mécanique implacable.

Josée G. : « Rose Royal » fait ses premiers pas sur les planches d'Avignon cet été avant de s'installer à Paris, à la Comédie des Champs Élysées, à compter de septembre. Quel accueil recevez-vous et qu'est-ce qui vous touche ?

Romane Bohringer : L'accueil est très intéressant. Notamment parce que le genre justement, le thriller, permet d'aborder ces problématiques de société - le corps des femmes, les violences sexistes, les féminicides, l'égalité - auprès de publics différents, ouverts, mélangés. Et Anne est une splendide incarnation de Rose, je la regarde jouer avec admiration et gourmandise, elle nous fait sentir cette formidable force de vie qui caractérise ce personnage.

Anne Charrier : C'est ce que nous cherchions : proposer une incarnation de cette femme, lumineuse, mais rattrapée par une violence sociale, sexiste, qui n'est pas abolie. Hier, alors que nous quittions le plateau, bien après la fin du spectacle, une spectatrice était là, assise, immobile. Je suis allée la voir. Elle était « soufflée », m'a-t-elle dit, elle avait besoin de reprendre un peu de forces. Je crois que Rose, ce soir-là, elle l'avait rencontrée.

affiche RR theatre
« Rose Royal »

Librement adapté du roman de Nicolas Mathieu (In8, 2019)
Adaptation Anne Charrier et Gabor Rassov
Mise en scène Romane Bohringer
Avec Anne Charrier

Du 5 au 26 juillet au Théâtre des Halles, Avignon
https://www.theatredeshalles.com/pieces/rose-royal/

A partir du 12 septembre à la Comédie des Champs Elysées, Paris
https://www.comediedeschampselysees.com/spectacle/71/rose-royal

 

 

 

 

 

REVUE DE PRESSE

Anne Charrier flamboyante - [Olivier Frégaville-Gratian d'Amore, L'oeil d'Olivier, 07/04/25]
Un seul en scène coup-de-poing, tendu entre solitude assumée et rechute amoureuse.
Sur scène, Anne Charrier irradie. Elle incarne Rose avec une justesse rare, oscillant entre pudeur et force contenue. Toujours présente, vibrante, sans jamais forcer le trait. (...)
Rose Royal, c’est un cri rentré. Une parabole sur la fatigue d’aimer, la solitude, la peur des hommes. Mais c’est aussi un hommage aux femmes qui, même au bord du gouffre, continuent de tenir debout. Une femme avec un revolver au fond du sac et un cœur encore vivant.
Comme dans Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu éclaire les marges. Ces vies qu’on croise sans les voir. Celles, que la littérature, et ici le théâtre, tirent de l’ombre. Un texte court, sec, vibrant. Politique, au sens le plus intime du mot.

Un cri de rage et d’espoir - [Catherine Robert, La Terrasse, 20/06/25]

Une formidable confession féminine - [Jean-Noël Grando, La provence, 14/07/25]
Anne Charrier s'empare de ce texte de façon magistrale pour en exprimer toutes les nuances, toutes les douleurs. On a été absolument séduit par cette comédienne gracieuse, emplie d'un charme époustouflant. Elle porte magnifiquement la pièce de bout en bout en livrant le bouleversant portrait d'une femme qui se démène avec la vie et les hommes.
Jusqu'au dénouement, on chemine aux côtés de Rose, sans la quitter d'une semelle. Comment pourrait-il en être autrement face à un si beau personnage ? Un formidable portrait de femme blessée et meurtrie.

Une intensité sidérante - [Frédéric Bonfils, Fou d'art]
Nicolas Mathieu tisse un récit sec, tendu, sans fioritures, que Anne Charrier s’approprie avec une intensité sidérante.
Rose Royal, ce n’est pas un polar avec flingues et gros bras. C’est un thriller du quotidien, où le danger ne hurle pas mais rampe en silence, comme ces hommes qui, à force de silences pesants, finissent par vous enfermer. C’est l’histoire d’un dernier amour, d’une dernière chance… et de cette lucidité qui coupe l’élan. La mécanique est implacable, mais jamais démonstrative. C’est dans le banal que l’effroi surgit.
Sur scène, Anne Charrier est lumineuse. Jamais dans le pathos, elle avance au fil des mots comme on marche sur des tessons. Sa pudeur nerveuse, sa précision sans clinquant, font de Rose une figure bouleversante. Drôle, parfois crue, toujours digne. Chaque geste, chaque inflexion de voix, est juste.
Rose Royal, c’est un cri que personne n’entend, mais qu’on ressent. Rose Royal, c’est le théâtre d’un cœur usé, d’un corps en alerte, d’un destin en sursis. Une femme qui a trop encaissé, et qui choisit de tenir bon, revolver au fond du sac, lucidité au bord des lèvres. Une Rose, royale jusque dans la douleur.

Un spectacle qu'Anne Charrier porte avec aplomb extraordinaire [Hélène Chevrier, Théatral Magazine]
Romane Bohringer signe la mise en scène : une scénographie toute ouatée comme une salle de mariage mais pour mieux dissimuler les chausse-trappes de ce texte qui ne cesse de nous inquiéter, de nous déranger et qu’Anne Charrier porte avec un aplomb extraordinaire.

Un beau portrait de femme lucide - [Véronique Hotte, Webtheatre, le 14/07/25]
La proposition théâtrale est tout à fait cohérente, tant la comédienne y met du sien : facétieuse, enjouée, sympathique, proche du public qu’elle interpelle implicitement afin qu’il suive ce personnage féminin si simplement attachant.

Un seul-en-scène percutant - [TPA.fr, 26/06/25]
La parole forte d’une femme debout portée sur la scène par Romane Bohringer et Anne Charrier (…) Le texte, fidèle à la langue vive et sans concession du Prix Goncourt 2018, trouve une résonance puissante dans cette incarnation scénique sobre et tendue incarnée par Anne Charrier.

Anne Charrier, bouleversante de vérité - [Claudine Arrazat, Critique Théatre Clau, 06/25]
Elle ne compose pas : elle est Rose, qui traverse la vie, à la fois fragile et battante, parfois déçue mais pleine de vie et de dynamisme. Rose, qui nous dit aussi la colère contre les hommes, celle qu’on garde en soi trop longtemps.
La mise en scène de Romane Bohringer est magnifiquement orchestrée ; c’est d’une grande justesse et sensibilité. La scénographie de Rozenn Le Gloahec est d’une belle esthétique, qui évoque la tendresse autour de cette parole fragile et délicate : les objets et les meubles encapuchonnés dans des étoffes blanches, des fleurs en bouquets, une lumière discrète…
Un théâtre intimiste, porté par Anne Charrier, bouleversante, qui explore avec justesse le désir féminin, le sexisme, le couple et la dépendance affective.

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