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Rencontre avec Pierre Hanot

Un cannibale débarque dans Polaroid. Il s'appelle Alban. C'est le héros de Pierre Hanot, et il a très faim. Rencontre. 

Avec L'Appétit du cannibale, l'écrivain mosellan rejoint l'iconique collection Polaroid. Pilotée par Marc Villard, la collection n'a jamais dévié, dardant son acuité critique sur le vivre ensemble contemporain, tandis que les tables des libraires font la part belle aux thrillers psychologiques, romans de l'intime ou cosy mystery. Une entrée cohérente pour cet auteur rock qui a toujours été taraudé par la tessiture sociale française, dans ses livres comme dans la vie, lui qui a donné des concerts dans toutes les prisons de France et qui n'a jamais quitté une région ravagée par la désindustrialisation. Pierre, bienvenue chez vous.

Josée Guellil : Pour démarrer cette histoire, tu nous présentes un homme jeune, Alban, qui vient de perdre son « bullshit job », et qui se retrouve au chômage, chez lui, désœuvré, un peu perdu... Il n'a pas l'air méchant, c'est un peu Monsieur-tout-le-monde, mais il n'est pas très intéressant non plus, il ne semble pas animé par de grands idéaux... Il y en a toujours eu, des Alban, ou il incarne une évolution contemporaine ? La perte de sens dans le travail ? La disparition des luttes collectives, des idéaux ?

Pierre Hanot : En fait, Alban est largué. Par ses copines comme par son job. Je crois qu’il y a toujours eu des gars comme ça, entre deux eaux, celle des utopies et celle des désillusions. Certains se retrouvent dans la marge, d’autres dans une violence qu’ils réservent aux autres ou à eux-mêmes. Bien sûr, ce processus s’accentue actuellement, la société se fracturant de plus en plus et le soi-disant ascenseur social manquant sérieusement de paliers pour accéder à l’harmonie. Phénomène favorisé par les nouveaux mirages du consumérisme qui laissent croire que les nouvelles technologies, l’essor des start-ups et leurs batteries de communications innovantes sont censés donner accès au business sans sueur et faciliter un enrichissement plus que rapide. Alban est tombé là-dedans, avant de tomber encore plus bas quand il se fait virer. Aucune empathie envers un monde qui l’écœure, sa seule compassion ne s’adresse qu’à lui-même.

JG : Si l'intrigue se déroule en région parisienne, tu passes assez vite sur cette localisation... De fait, elle pourrait se dérouler n'importe où en France. Ton héros fréquente Dragan, un homme qui gère une « casse auto », et lui fournit quelques substances illicites. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir, plus qu'un clin d’œil, un symbole, celui d'une ère post-industrielle, le lieu ravagé qui sédimente les déchets d'un certain modèle économique. Cette casse-auto, serait-ce une allégorie de la Lorraine que tu n'as jamais cessé d'habiter, de son économie ?

Pierre Hanot : Si la localisation de cette histoire n’est pas centrale pour moi, il y a quand même pas mal d’éléments qui se rattachent à la problématique des villes, la solitude dans la multitude, l’anonymat des dérives qu’on peut autopsier à chaque coin de rue. Quant à la casse auto, s’y déstructurent des mécaniques qui ne fonctionnent plus pour en espérer d’ultimes profits, c’est évidemment à l’image d’une logique dont Alban se sent de plus en plus étranger. Il quitte Paris pour s’installer en banlieue, mais ce n’est hélas qu’une fuite en avant, parce qu’il reste enfermé dans ses échecs et ses addictions. Certes, la Lorraine est une région qui cristallise beaucoup d’abandons. Si j’y habite et m’en sens quelque part solidaire, je me définis cependant plus comme citoyen du monde, tout en n’étant géographiquement qu’un piètre voyageur. De l’art du paradoxe, qui après tout est un des moteurs de l’Histoire !



citation SLV 1

JG : C'est donc davantage le symptôme d'un certain état de nos sociétés. Fondées sur industrie qui génère du déchet en masse. Une économie à bout de souffle qui ne permet plus aux gens de vivre, lesquels se tournent vers les trafics et les business illégaux... Car Alban va se laisser entraîner sur une pente irrésistible. Celle du deal d'abord, pourvoyeur d'argent facile au moyen d'un effort minime. Bientôt suivi d'une autre addiction : Alban va se shooter à l'entertainment et aux charmes du star-system, devenir addict aux émissions décérébrantes, téléréalité et consors, avant de s'enticher d'une starlette. Elle se nomme Joana Jane, c'eût pu être Taylor Swift... Toi qui es chanteur-compositeur d'un rock plus dur, âpre, perméable au second degré, elle représente quoi cette chanteuse pop américaine ?

Pierre Hanot : Entreprise de marketing, notre société aime les étiquettes, elles font vendre et au moins pour le fromage, ça renseigne sur la provenance et la fraîcheur. La lessive qui lave plus blanc, le meilleur film de l’année, le livre incontournable, le groupe dont vous ne sauriez-vous passer, tout est compétition sectorisée, ciblée, fliquée. Aussi, en musique, seule me guide l’émotion que les hasards me procurent, je pioche et me nourris de miettes parfois contradictoires. En l’occurrence, pour la vedette américaine dont Alban tombe fou amoureux, je me suis inspiré de la chanteuse country rock Sheryl Crow qui dégage une énergie, une sensualité et une indépendance dans ses choix artistiques confondants. Son univers, pas forcément ma came, mais sa sincérité et son charisme, oui, à 200%. C’est un soleil de beauté, venant éclairer la novella par sa luminosité infrangible. Hélas, Alban la confondra à ses noirceurs et ses désespérances, alimentées copieusement par la dope qu’il s’envoie puis les deals qu’il entreprend avec une naïveté confondante. Encore un mythe, celui du profit sans douleurs, la pente sera raide et glissante.



citation SLV 2

JG : Alban tombe donc amoureux par tubes cathodiques ou youtubiques interposés... Il devient fan... C'est aussi une réflexion sur le phénomène des fans ? Cette proximité insensée éprouvée par les admirateurs avec leur icône ? Ou sur les brouteurs ? Les sentiments à l'heure numérique ? Le fantasme des Bovary modernes ?

Pierre Hanot : Ah, les sentiments à l’heure numérique, quel fourvoiement… Quitte à passer pour un vieux con, la propension actuelle de ne communiquer que par réseaux sociaux interposés et cette fascination des écrans me hérisse. Elle autorise trop souvent toutes les lâchetés et les mensonges, mais quand j’ai écrit cette histoire, on ne parlait pas encore autant de l’amour virtuel, la possibilité de communiquer avec un amant fictif ou une maîtresse générée par l’IA. Parce qu’il crève de sa solitude, azimuté par les substances, Alban s’égare en pleine érotomanie, l’illusion délirante d’être aimé par une chanteuse qui en fait est à mille lieues de sa petite personne. Et moins ça va, plus il s’enferre, mais après tout, à part se prosterner devant son icône, s’y perdre avec tant d’appétit, que lui restait-il toutefois à sauvegarder ?

citation SLV 3

JG : Aussi transi soit-il, l'amoureux ne reste pas inactif : il passe à l'action. Et il n'y va pas avec le dos de la cuiller... Usurpation d'identité, abus de confiance, opération commando en Belgique... Il y a quelque chose d'extrêmement drôle, de rocambolesque dans le parcours d'Alban, et pour finir ce garçon se révèle plein de ressources. On est tellement heureux qu'il se secoue un peu qu'on applaudirait presque le passage à l'acte. Sauf que ça se termine plutôt mal pour lui sans qu'on ait le sentiment qu'il ait appris grand chose... Si c'est un anti-héros, ce livre est aussi un anti-roman-de-formation. Sans dévoiler le dénouement, peux-tu nous éclairer sur l'évolution d'Alban ? Est-il pour toi pathétique, attachant, méprisable ? Victime, criminel ? Les deux ?

Pierre Hanot : J’aime que tu relèves la drôlerie et le rocambolesque qui paradoxalement, émaillent le récit. Dans tous mes romans, j’ai pour habitude constante de laisser la fenêtre entrouverte sur l’humour, tout du moins l’ironie. Ça donne un côté jubilatoire indispensable, dans la véracité des dialogues ou les situations improbables, une aération salutaire permettant d’éviter les accidents d’apnée. Parce que le clash, Alban, lui, y fonce tout droit. Je n’y oppose aucun jugement moral, j’observe, je raconte, je décrypte et suis mon protagoniste dans son naufrage sans prendre parti. Je dois quand même avouer que comme lui, je déteste beaucoup de ce qui nous entoure et nous contraint, avec cette nuance que contrairement à lui, je garde encore le sens de la lutte et l’énergie de résistance. « Pathétique, attachant, méprisable, victime, criminel », il est tout cela, ni héros ni Rambo, il fait avec ce qu’il a en magasin et malheureusement, sur ses rayons, c’est pas vraiment l’abondance…citation SLV 5

JG : Un roman qui fonctionne, c'est aussi cela : celui qui nous permet de vivre d'autres vies que la nôtre... De mon point de vue, c'est une sacrée bonne histoire, parce que cet Alban est à la fois minable et attachant, victime et agresseur, ni ange ni bête. L'histoire se clôt sur son incarcération... Toi qui as tant arpenté le milieu pénitentiaire en tant qu'artiste, c'est un double échec, non ? L'échec d'une société où l'anomie et la misère affective conduisent à commettre le pire. Et l'échec d'une société qui propose ironiquement la prison comme solution de vivre-ensemble...

Pierre Hanot : La taule, c’est le bout du voyage et l’entrée dans un tunnel qui peut être rédhibitoire. La problématique de l’enfermement, le combat répression réinsertion, il y aurait tant de choses à dire qui vont à l’encontre de ce que s’imaginent les gens peu ou mal intentionnés. Depuis « Rock’n taules », le carnet de route de mes concerts en prison paru en 2005, question politique carcérale, tout s’est encore dégradé et dans son absence de cohérence, la société surfe allègrement sur le pire. Le problème, c’est que les taulards ne sont pas des aliens, ils ne viennent pas de Mars et ce qui se vit et subit en prison n’est que l’image hyperbolique de tout ce qui fait le déséquilibre du dehors, les injustices, les erreurs, les drames et les impuissances. Alban se retrouve derrière les barreaux, prisonnier comme il l’a été de ses addictions, de son amour fantasmé et de son incapacité à entreprendre un monde qui s’évapore.

citation SLV 6

JG : Dernier mot pour te questionner sur ce titre, formule frappante mais énigmatique... Le cannibale, c'est qui dans cette histoire ? Pourquoi ?

Pierre Hanot : Au début de ses avatars, Alban s’illusionne encore pouvoir raccrocher un job en traînant dans les endroits où déjeunent les PDG des start-ups émergeantes. Tapant l’incruste à leur table, il imagine qu’en croquant son verre, il les convaincra de son audace et sa détermination. Et les convives de s’extasier : « Il nous faut ce type, il a des cojones, dimension cannibale ! » Mais d’appétit, Alban n’en a plus et c’est lui qui se fera manger par la vie qui elle, a encore les crocs pour avaler ses losers puis digérer ses épaves.

PARUTION LE 7 MAI 2026. 
Découvrir le livre L'appétit du cannibale

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